Introduction
MADK met en scène un univers démoniaque fonctionnant sur un concept simple appelé le « pouvoir des mots », une allégorie pour parler du pouvoir social. Ce dernier définit tout dans la société des démons de MADK, la puissance, la richesse, l’influence. Makoto, un jeune humain souffrant d’un manque affectif et de solitude à cause de ses penchants douteux qu’il doit cacher à la société, va être transporté en enfer par J, le plus puissant des démons, et devra s’y adapter.
Je pense que la thématique centrale de MADK est la carence affective. Tous ses personnages en souffrent, et ils doivent faire avec pour vivre dans un monde régi par des règles minimalistes et souvent contradictoires basées sur le pouvoir social.
MADK m’a donné beaucoup de réflexions à propos des relations humaines, de méthodes que l’humain utilise pour combler son manque affectif, et sur la nature de la domination sociale à l’échelle individuelle.
Si je devais condenser la manière de penser de Makoto, le protagoniste, ce serait :
« Personne ne m’aime donc je dois devenir puissant pour qu’on me reconnaisse. »
Toute sa quête d’ascension sociale n’a qu’un seul objectif ; se faire remarquer par J. Ce dernier est la première personne à avoir, ne serait-ce que de manière minime, reconnu et regardé Makoto.
Qui plus est, J est le démon le plus puissant de son univers, et est donc par conséquent le plus puissant socialement et relationnellement parlant. Être reconnu par J, qui est la quintessence du système, c’est recevoir l’approbation et la reconnaissance sociale de celui-ci. En poussant le raisonnement encore plus loin, comme l’a probablement fait Makoto, rendre J dépendant vis-à-vis de soi, ce serait la preuve ultime que l’on est nécessaire au système, que le monde ne peut plus tourner sans nous, et serait donc l’apogée de la réussite sociale et de la reconnaissance affective.
Le pouvoir social de J
Pour comprendre comment fonctionne le pouvoir social, nous devons comprendre le fonctionnement de J, qui est le plus puissant du système.
Son histoire et son identité ont été totalement oubliées, personne ne sait ce qu’il ressent, qui il est, ce qu’il veut. J est en quelque sorte intangible, inacessible, incompréhensible. On ne peut le faire tomber puisqu’on ne connaît pas ce qui peut l’atteindre personnellement. Le pouvoir de J est donc défini par la méconnaissance des autres sur sa personne et sa distance avec le monde. En plus de cela, il a même été jusqu’à prendre de la distance envers sa propre personne en essayant d’enfouir sa propre histoire au fond de son esprit. C’est à peine comme s’il existait réellement.
La puissance sociale est donc purement et simplement une stratégie défensive.

Cependant, cette stratégie a des failles.
Premièrement, il est très difficile d’atteindre quelqu’un qui a tout fait pour devenir intangible, mais puisqu’il n’a jamais pu affronter sa propre personne, il n’a aucune résistance et est très facile à briser.
Ensuite, la stratégie est paradoxale car plus J est puissant socialement, plus il est éloigné des gens.
Chaque force est une faiblesse, chaque méthode pour devenir plus puissant afin de se faire apprécier des gens est un moyen de s’éloigner d’eux et de soi-même.
La conclusion de la relation entre Makoto et J est l’aboutissement de la contradiction de ce système.
Le dénouement
Après tant d’années d’isolement imposé par Makoto, J s’est enfin fait dépasser par ce dernier. Makoto a enfin l’ascendant sur lui, il lui est totalement nécessaire, J ne regarde plus que lui. Makoto a accompli son objectif de devenir le plus puissant, d’être regardé par J, d’être nécessaire pour lui, et en retire une satisfaction incommensurable. Ce qu’il n’avait pas prévu, c’était l’ultime action de J après s’être fait dépassé ; la mort. J a prononcé le nom de Makoto en étant un démon moins puissant que lui et en est donc mort.
Symbolique du suicide de J
Cet acte représente selon moi la contradiction ultime de la logique de domnation individuelle poussée à l’extrême ; vouloir vivre auprès de quelqu’un par la mort. L’ultime dépendance qui ne pourra jamais être dépassée. L’ultime lien. Makoto a pris la place de J, il est devenu J. Son but, sa manière de vivre, ses pensées. Tout est devenu J pour Makoto.
J a trouvé la reconnaissance ultime en forçant Makoto à devenir lui. J a enfin trouvé quelqu’un qui a pu le comprendre totalement tout en ayant évité le fait de devoir passer outre sa peur de se confier et de paraître vulnérable pour créer un lien avec quelqu’un. Qui plus est, ce lien ne disparaîtra jamais totalement, puisque Makoto cherche un nouveau « successeur » pour prendre sa place, c’est donc un cycle infini inaltérable dans lequel la marque de J sera à jamais présente.
Trouillardise, fuite et lâcheté
Suite à la conclusion de leur relation, je me demande si au final cette quête de reconnaissance par l’ascension sociale et la domination n’était pas la solution de la facilité. Une manière de ne pas s’exposer personnellement tout en ayant un lien avec l’autre. Au lieu de prendre le risque d’être blessé, ils considèrent leur relation comme un jeu, en essayant d’être détaché pour toujours avoir l’ascendant, avec une mentalité compétitive effaçant toute possibilité d’entraide. Ce qui vient corroborer ma vision de la chose, c’est le couple secondaire du manga, Shaz et Datenshou.
Émancipation et égalité
Datenshou, c’est un précédent disciple que J a recueilli pour en faire un Makoto mais qui a très vite « échoué ». Il a lui aussi monté un peu en statut social dans le but de se faire reconnaître et apprécié par J, mais il a toujours stagné car il n’a jamais compris ce que J voulait réellement.
Comme le résument les quelques cases ci-dessus, la logique de domination n’a jamais ne serait-ce que traversé l’esprit de Datenshou, et c’est pour cette raison qu’il n’a fait que stagner puis chuter socialement. Cependant, cette pureté d’esprit ne lui a pas apporté que du malheur.
Shaz est un ancien noble ayant quitté la société démoniaque après s’être rendu compte qu’elle lui apparaissait comme vide de sens. Il vit reclu dans son bar et son seul regret sur cette ancienne vie était Datenshou qu’il aime pour sa gentillesse, son innocence, et sa pureté.
Ils finissent ensemble à la fin de l’histoire et ont pu commencer à bâtir une relation égalitaire à un prix très lourd ; l’exil, et par conséquent l’abandon de leur pouvoir et statut social.
Leur relation n’a pas de portée à grande échelle, pas de dimension épique, et est sûrement moins stimulante, mais au moins ils peuvent vivre ensemble et se donner de l’affection l’un envers l’autre.
Une chose qui me fait douter de l’utilité de la voie choisie par Makoto et J, c’est que si il faut être puissant pour être aimé, et que pour devenir puissant il faut remplacer ou supprimer son individualité pour être plus performant, est-ce que c’est réellement gratifiant ?
L’exemple sur ce sujet qui m’a le plus parlé dans le manga c’est quand Makoto montre qu’il a coupé son pénis pour le remplacer par celui d’un démon, bien plus gros et performant, dans le but de mieux faire l’amour à J. Son nouveau pénis est plus performant, certes, mais ce n’est pas le sien, ce n’est en quelque sorte même pas lui qui pénètre J, et cela représente bien les problèmes de l’affection comme valeur d’efficacité, la perte d’authenticité ainsi que, à mon avis, la futilité de cette voie.
Ces deux couples représentent deux manières totalement opposées de combler leur manque affectif dans leur système sociétal à savoir l’assimilation pour Makoto et J et l’émancipation pour Shaz et Datenshou.
L’affection comme valeur marchande
Quand on regarde les passés respectifs de Makoto et de J, il est facile de comprendre pourquoi ils ont été à ce point aspirés par la logique de domination.
Makoto n’a jamais été aimé et regardé pour qui il était par sa famille mais pour ce qu’il pouvait leur apporter. Le choc ultime qui a définitivement condamné Makoto dans cette voie est sans aucun doute le moment où il a appris que son père, des années après que Makoto ait disparu suite à son départ pour le monde démoniaque, vouait une haine profonde envers son fils car sa présumée mort était une tâche à sa carrière et à sa réputation.
Comment Makoto pourrait ne serait-ce que concevoir le fait de se faire aimer autrement qu’en apportant une utilité marchande ou un apport purement pragmatique, quand même sa propre famille, qui était censée lui donner de l’affection dans le but de le chérir, de l’élever et de le faire devenir une bonne personne, ne voyait en lui qu’un simple pion sur un échiquier ?
J est né dans les bas-fonds de la société démoniaque et a dû se prostituer pour survivre. Même après été avoir été adopté par son maître, il n’a jamais réussi à concevoir son affection comme étant sincère et désintéressée puisque la prostitution l’a enfermé dans la conception que sa personne n’était qu’une marchandise aux yeux des autres.
Conclusion personnelle
Je n’avais aucune idée de comment conclure cet article jusqu’à ce qu’une relation importante dans ma vie s’est terminée récemment. Elle a débuté pendant ma lecture de MADK et s’est terminée pour la conclusion de mon article, et les réflexions pour l’écrire s’entremêlaient de réflexions à propos de la personne à qui j’ai accordé beaucoup d’importance. Il y a quelques mois, quelqu’un m’avait demandé ce qu’était ,pour moi, une relation saine, et j’ai eu du mal à y répondre concrètement car j’ai toujours su détailler pourquoi des relations étaient malsaines, mais je n’ai jamais pris le temps de définir ce qui faisait qu’une relation était saine. J’ai enfin pu trouver des éléments de réponses grâce à MADK et ma relation.
MADK pour moi raconte qu’il est beaucoup plus audacieux, risqué et dangereux de simplement vouloir bâtir et d’entretenir une relation sur l’honnêteté, l’authenticité et le dévoilement de soi que sur de la manipulation et de la domination. Il est facile de trouver des moyens de dénigrer un lien pour se protéger en faisant des choses comme rabaisser l’autre et de vouloir avoir l’ascendant sur lui, mais il l’est beaucoup moins d’accepter de vouloir être son égal. Se dévoiler à l’autre, c’est accepter d’y être vulnérable, c’est prendre le risque d’être blessé, voire détruit par la personne que l’on aime. Makoto n’a pas eu le choix que de jouer le jeu de la domination pour se faire voir de J, car dès que l’une des deux personnes y joue, l’autre doit soit accepter d’y participer, soit partir.
Makoto et J ont beau avoir eu une relation extrêmement puissante à grande échelle qui a pris des proportions démesurées, ils n’ont jamais voulu essayer de quitter la logique de domination et n’ont donc jamais été épanouis dans leur relation. Shaz a abandonné sa puissance pour bâtir une relation sincère avec Datenshou, et il a pu trouver une dynamique douce, légère, amusante.
Pour moi, l’amour véritable est apaisant et réconfortant, et non pas un jeu stimulant tellement intense qu’il nous bouffe et nous prend en otage.




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